Architecte: un métier de femme

Alors que la Belgique compte 14.782 architectes inscrits à l’Ordre au 9 mars 2018, seuls 34,72 % d’entre eux sont des femmes. En cette journée internationale de lutte des femmes, nous avons eu envie de dresser le portrait d’une femme belge inspirante. Rencontre avec Martine Labeye, ingénieur civil architecte passionnée pour nous parler de son métier et de son parcours.

Quel a été votre parcours ?

“J’ai étudié à l’Université de Liège où j’ai obtenu mon diplôme en Ingénieur civil architecte en 1983. Après cela, j’ai suivi un stage en architecture en entreprise pour étudier la réhabilitation et j’ai conçu ma première construction d’habitation pour des amis. J’ai ensuite suivi un autre stage. Puis j’ai été engagée par un architecte avec qui j’ai travaillé jusqu’à la naissance de mon troisième enfant. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de voler de mes propres ailes. Durant un an et demi, j’ai travaillé dans le secteur clé sur porte, mais j’ai rapidement décidé de continuer à mon propre compte. Depuis une vingtaine d’années, je suis spécialisée en constructions géodésiques en bois et en moellon. Aujourd’hui, je construis beaucoup d’immeubles à appartements pour des investisseurs privés. J’ai aussi une autre spécialité, celle de maison d’accueil spécialisée pour résidents à déficit mental.“

Pourquoi avoir choisi l’architecture ?

“Depuis toute petite, je n’ai jamais été intéressée par les poupées, mais plutôt par les Lego. J’ai un esprit assez cartésien et mathématique. Vers l’âge de 10 ans, je me rappelle avoir inventé ce que j’appelais alors “l’automobile logis“. J’ai en quelque sorte imaginé le monospace avant même son arrivée (rires).“

Pensez-vous que le fait d’être une femme ait pu vous freiner dans votre carrière ?

“Oui, ça n’a pas été facile. Il faut pouvoir s’imposer en tant que femme. On se fait siffler sur les chantiers, ça prend beaucoup d’années pour avoir de la reconnaissance. Je pense qu’il m’a fallu pas moins de 25 ans pour être considérée par le métier.“

“Je pense qu’il m’a fallu pas moins de 25 ans pour être considérée par le métier.“

Il y a une majorité d’hommes dans ce secteur, comment l’expliquez-vous ?

“Beaucoup de femmes font des études d’ingénieur architecte, mais ne finissent pas sur le terrain car cela demande beaucoup d’investissement. On les retrouve alors généralement dans les administrations comme dans les services urbanistiques. Je pense que le travail sur le terrain peut freiner les femmes, il faut une certaine poigne, une disponibilité qui n’est pas toujours facile à conjuguer à une vie de famille.“

 

Quelles sont vos inspirations ?

“On m’a enseigné l’architecture de la meilleure manière qui soit. Je me rappelle de mon professeur, un passionné du Japon et de l’architecture traditionnelle et contemporaine, qui durant des heures, nous montrait des diaporamas afin de nous apprendre le sens de l’esthétique. Je ne pense pas avoir un propre style, je m’adapte et je suis à l’écoute du souhait du client. La preuve : je réalise toujours le premier rendez-vous chez le client pour percevoir comment il vit et comprendre son style afin de répondre au mieux à ses attentes. Il y a des choses qu’il dit et d’autres qu’il tait mais qu’on ressent.“

 

De quels travaux êtes-vous la plus fière ?

“J’aime créer des bâtiments intemporels qui ne sont pas le reflet d’une époque. Je suis assez fière de mes réalisations en moellon, un matériau assez onéreux et durable qui permet de faire de très jolies choses. Je suis également fière de mes constructions de type géodésique. Pourtant on doit souvent batailler avec les règlements d’urbanisme des communes. Quand on a tendance à s’écarter à ses règles, il faut pouvoir justifier son projet et développer un bon argumentaire. Je me rappelle d’un projet en particulier… Une fois la maison construite, la commune est revenue vers nous pour finalement inscrire cette construction dans leur liste du patrimoine (rires). En ce moment, je travaille sur un projet qui me tient à cœur : la construction de 50 logements sociaux.“

“J’aime créer des bâtiments intemporels qui ne sont pas le reflet d’une époque“


 

Pourquoi aimez-vous votre métier ?                
“Quand je suis entrée dans un bureau pour mon premier stage j’ai su que ce n’était pas fait pour moi. L’architecture c’est tous les jours différent, les tâches sont très variées ; cela va de l’administration à des parties plus créatives. Je prends mon pied dans la création (rires). C’est un luxe de pouvoir créer. Il m’arrive de dessiner une idée sur une feuille de papier au beau milieu de la nuit pour ne pas l’oublier.“
 
“C’est un luxe de pouvoir créer.“
 
Quelles seront les tendances à venir dans le monde de l’architecture ?
“Des matériaux durables, réutilisables, et une enveloppe de plus en plus compacte car on souhaite une performance énergétique maximale. Je pense que le biomimétisme est l’avenir, car cela consiste à s’inspirer de la nature pour faire un habitat bien intégré dans la nature et qui respecte ses principes. Il existe de nombreuses solutions pour réduire l’empreinte carbone. Les fenêtres de toit permettent d’offrir un bon éclairage naturel sur une habitation. La lumière naturelle est primordiale dans une construction. Notre pays n’est pas très ensoleillé, j’ai toujours veillé à apporter une bonne lumière.“
 
“La lumière naturelle est primordiale dans une construction.“
 
À quoi faut-il penser en faisant une rénovation selon vous?
“Il faut penser à augmenter les ouvertures et l’éclairage naturel pour rendre un habitat plus contemporain. Avec la qualité des vitrages d’aujourd’hui, on peut se le permettre. Les gens ne veulent plus des pièces cloisonnées, alors on ouvre les espaces. La cuisine est le centre de l’activité, elle est le point de départ.“